JKA - Jérémie Koempgen Architecture ©Jérôme Aich
Maison

Une ferme savoyarde devient une villa d’architecte intégrée à son environnement

Visite guidée par Foire de Paris et Houzz.fr 

Au départ de ce projet un peu fou, le coup de cœur d’un couple pour une ferme datant de 1826, située à Morzine, dans le quartier historique du Pied de la Plagne. Les propriétaires, gérants de sociétés, habitent en région parisienne mais passent tout leur temps libre en Haute-Savoie. Ils s’éprennent d’un bâtiment agricole au cachet traditionnel, avec son bardage de bois, sa toiture d’ardoise et son balcon aux palines sculptées. L’ensemble de 18 x 20 mètres, toujours dans son jus, comprend une étable jouxtée par deux pièces d’habitation, un atelier, un garage pour les machines, une fosse à fumier et la grange, qui occupe toute la surface de l’étage sous toiture. L’idée d’une rénovation totale dans un style contemporain est acquise d’emblée, mais après l’achat, les propriétaires découvrent que le bâtiment est « pastillé par la mairie », c’est-à-dire qu’il fait partie du patrimoine à conserver de la commune… Comment concilier aménagement contemporain et patrimoine ? Voici la problématique qu’a dû gérer Jérémie Koempgen, un jeune architecte qui avait précédemment fait ses preuves en rénovant la résidence principale des propriétaires dans le Val-de-Marne. 

Coup d’œil

Qui vit ici : Un couple en vacances avec famille et amis. La maison peut accueillir 16 personnes.

Emplacement : dans le hameau du Pied de la Plagne, à Morzine, en Haute-Savoie (74)

Superficie : 620 m² bruts, dont 470 m² de surface hors œuvre nette

Budget : 1,1 million d’euros HT, mobilier intégré compris

Architecte : Jérémie Koempgen (JKA), épaulé par les designers Jérôme Aich et Magdalena Recordon (FUGA)

Date de la rénovation : Début des études : octobre 2009 ; livraison : 2012. Cette rénovation a occupé les propriétaires et l’architecte pendant trois ans. L’étude a mis un an, les travaux ont duré un an et demi.

Anecdote : Les propriétaires ont donné une seule consigne à leur architecte : « Fais-nous rêver sur le thème de la montagne dans un esprit contemporain… »

Crédits photos : Julien Lanoo et Jérôme Aich

Un projet architectural ambitieux

« Le pastillage d’un bâtiment par la mairie n’est pas aussi restrictif que le classement en tant que monument historique, mais il signifie que les volumes doivent rester les mêmes et qu’il n’est pas question de percer des fenêtres supplémentaires », explique l’architecte Jérémie Koempgen, confronté à son premier projet architectural d’ampleur. Les propriétaires ont donc dû renoncer à leur idée de bâtiment contemporain avec étages et Jérémie s’est mis à plancher sur la façon de faire entrer la lumière au cœur d’un volume de 18 x 20 mètres sans ajouter de menuiseries…

Il aurait pu imaginer un éclairage zénithal, mais il tenait à conserver intacte la magnifique charpente de la ferme, le « bijou » de l’édifice. En observant le bardage bois qui recouvrait la ferme et les constructions traditionnelles avoisinantes, germe dans son esprit l’idée d’une « double peau », un nouveau bardage qui servirait de filtre et laisserait passer la lumière au niveau des ouvertures au moyen de parties ajourées.

 

Reprenant les codes architecturaux traditionnels, où les palines des balcons sont découpées de sorte à former des motifs, l’architecte invente un ingénieux jeu de pleins et de vides sur les quatre façades, permettant à la lumière d’atteindre les ouvertures dissimulées derrière.

« L’ancien platelage à claires-voies, nécessaire au séchage du foin, a cédé la place à un système de motifs ajourés laissant filtrer la lumière au cœur du bâtiment. Complexe et cinétique dans le détail, le volume global conserve sa simplicité et sa force d’origine. Les découpes sont modulées pour profiter au mieux des apports lumineux et le relief du dispositif dissimule les baies vitrées. L’uniformité des larges lattes d’épicéa local, brutes de sciage, préserve la masse du volume », approfondit l’architecte.

Mais à la différence des motifs traditionnels qui se répètent indéfiniment de façon symétrique, les graphismes de la façade semblent aléatoires. En apparence. En effet, pour imaginer l’endroit des percements du bardage, et par extension celui des fenêtres, afin d’être certain que l’afflux de lumière à l’intérieur de la grande construction serait optimisé à chaque heure de la journée, Jérémie s’est livré à une soigneuse étude des ombres portées des maisons environnantes sur la bâtisse. En identifiant les endroits les plus exposés à la lumière naturelle, il a déterminé celui des ouvertures. Chaque façade capte les rayons du soleil à tour de rôle. De là est né le nouveau nom de la ferme : « villa solaire ».

Vous vous demandez sans doute pourquoi « villa » et non « chalet » ? Notre architecte a soigneusement réfléchi à la question en vrai philosophe de l’habitat : « Un chalet est une petite maison perdue dans la montagne qui sert de retraite aux bergers, une cabane, un refuge d’alpage où l’on fait des fromages. Mais aujourd’hui, on donne ce nom à n’importe quelle construction que l’on habille de bois jusqu’à l’écœurement, dans laquelle on pastiche la décoration des chalets traditionnels. On fabrique des objets marketing pour vendre des vacances à la neige. L’enjeu ici n’était pas de transformer une ferme en une sorte de chalet suisse avec son traditionnel coucou, mais de nous confronter à une question de fond : comment vivre aujourd’hui dans des espaces patrimoniaux de façon contemporaine ? Comment retrouver l’émotion que nous avons eue d’emblée en entrant dans ces bâtiments de ferme ? »

« Il est important de garder un vocabulaire approprié. Les archétypes enlèvent l’expérience humaine », poursuit-il. « Nous avons tenu au nom de “villa” – à l’origine un domaine agricole converti en palais extra-urbain – par analogie avec la villa Savoye ou la villa Cavrois, car les propriétaires ont eu une certaine démarche de mécénat. Ils ont souhaité mettre leur budget au service d’une maison qui réinventerait une vie familiale chaleureuse et confortable dans une habitation traditionnelle montagnarde exposée aux éléments. Cette maison est un essai contemporain de vivre l’environnement. »

La construction

À l’évidence, nous ne sommes pas ici sur un projet classique de rénovation mais une aventure architecturale d’ampleur dans laquelle la démarche d’invention est forte. « Dans ce type de projet, rien ne peut être laissé au hasard. Pour avoir une autre expérience de l’habitat, il faut tout repenser, le plan, le mobilier et son intégration : c’est un projet de design global. En tant qu’architecte, l’organisation de l’espace est ma partie, mais j’ai senti très vite que je devais me rapprocher de designers. Tout le temps du projet, j’ai fait équipe avec le duo de designers FUGA, Jérôme Aich et Magdalena Recordon, avec lesquels nous avons dessiné le système de lambris extérieurs, les escaliers, les meubles intégrés, en passant par les rideaux ou les housses de canapés… »

Une année d’étude à plein temps a été nécessaire à Jérémie pour imaginer les bases de cette nouvelle expérience de vie à la montagne. Propriétaire et architecte, main dans la main, n’ont pas hésité à rendre visite à moult entrepreneurs de la région pour les sélectionner. « Avec Patrice, le propriétaire, nous avons visité six scieries pour trouver l’épicéa qui servirait au bardage extérieur. Le charpentier que nous avons retenu a mis une année à collecter le bois sur les meilleures grumes de ses arrivages. Sans compter les couvre-joints, nous avions besoin au bas mot de 250 lattes de 28 centimètres sur 7 mètres de haut ! Une fois que nous avons fait notre choix des entreprises locales, nous n’avons eu aucun problème. Elles ont toutes travaillé dans le respect des savoir-faire traditionnels », raconte l’architecte.

L'agencement des pièces

Pour appréhender l’intérieur à sa juste valeur, il est nécessaire de l’aborder par ses plans. Dans sa démarche de réécriture de l’espace, Jérémie Koempgen a souhaité travailler à la manière du « Raumplan » d’Adolf Loos, soit en concevant l’espace en 3D et non en dessinant des pièces sur un niveau plat. Il en résulte une succession d’espaces étagés qui habitent le volume. « Intégrer l’habitat dans son environnement impliquait de travailler l’intérieur comme une métaphore du relief montagneux environnant », décrypte l’architecte. Il adresse également un clin d’œil à l’architecture japonaise, friande de bois et de demi-niveaux, qu’il apprécie particulièrement.

En détail, nous trouvons sous le niveau du sol le local technique de la maison chauffée par une pompe à chaleur géothermique et la piscine de 4 x 3 mètres, imaginée dans l’ancienne cave de la ferme. Au niveau du sol se dessinent deux entrées, un vaste garage, une pièce pour stocker les skis et une salle de billard.

L’étage a été conçu dans l’idée de ménager l’intimité de quatre familles réunies pour les vacances à la neige, tout en leur permettant de partager ensemble des moments conviviaux. Ainsi quatre « suites » (en gris sur le plan) occupent les angles de la bâtisse tandis que les espaces communs forment une croix centrale. Ce n’est pas tout à fait aussi simple car, par un jeu de lourds rideaux de feutre motorisés, les suites peuvent au besoin se réapproprier une partie de l’espace commun. Un paysage conçu en 3D et à géométrie variable…

Tout a été reconstruit dans cette bâtisse, sauf deux murs de pierres et la charpente, qui a dû être soulevée et redressée tandis que de nouvelles fondations étaient réalisées. Aujourd’hui, sous la grande charpente isolée par l’extérieur avec des panneaux de laine de bois pour garder son effet cathédrale, le cœur de la maisonnée est occupé, comme naguère, par le foyer central. Jérémie Koempgen a sélectionné la Filiofocus, un modèle suspendu du fabricant français Focus, auquel il a adjoint un socle pour ancrer puissamment le foyer dans la « montagne ».

Les assises ont également été pensées comme intégrées dans l’environnement. Pour ce faire, de simples canapés et fauteuils Ikea ont été recouverts de housses de loden réalisées sur mesure par la styliste Florinda Donga, évoquant le dessin des bardages.

« Pour leur revêtement, nous avons été inspirés par un happening de l’artiste Joseph Beuys où, couvert d’une simple couverture de feutre, il se confrontait à des loups. Vivre à la montagne, c’est faire l’expérience brutale des éléments et la maison symbolise cette protection à la fois légère et douillette. »

La salle à manger s’allie au foyer pour composer l’espace central des pièces communes. Après une bonne journée de ski, les seize occupants potentiels de la grande maison peuvent s’attabler ensemble, sous la monumentale suspension réalisée sur mesure pour répondre au piétement de la cheminée.

La cuisine s’ouvre depuis l’espace central sous le beau volume de la charpente. Elle se situe à l’articulation entre les espaces intimes de la maison, traités dans des couleurs claires, et l’espace commun, peint en gris anthracite.

Le bar de la cuisine, à la fois massif et léger comme la cheminée, fait corps avec la charpente.

De part et d’autre du foyer et de la salle à manger ont été imaginés deux petits salons en estrade : l’un pour les adultes avec des canapés (photo) et, en face, un espace enfants, équipé de confortables coussins de sol. On les atteint en montant trois marches. Ce sont des zones conviviales qui peuvent être privatisées au besoin par les suites qui les jouxtent.

Au fond du grand espace de vie commun se dessine la baie vitrée qui permet d’accéder au balcon. De lourds rideaux de feutre l’isolent du froid la nuit. Conçu comme un espace dedans/dehors, le balcon permet à la fois de se confronter aux éléments tout en restant douillettement à couvert.

On accède aux quatre suites aménagées dans les angles de la vaste bâtisse carrée par des escaliers dont les formes permettent de s’asseoir, comme on le ferait à l’extérieur. L’intégration dans l’environnement montagneux a été poussée à l’extrême, tant par ce dessin en dénivelé que par les essences de bois locales retenues ou les couleurs minérales de l’ensemble. Les cloisons de Fermacell ont été recouvertes d’un enduit à base d’écorces de pin et de sable teinté dans la masse. Des éclairages indirects ont été intégrés dans de petites niches pour un rendu naturel.

Même s’il s’agit d’une maison commune, les occupants peuvent profiter de leur indépendance dans les suites aménagées comme des cocons intimes. Chaque module a son identité et son petit nom, celui de l’un des quatre sommets montagneux que l’on aperçoit depuis la maison. Comme nous l’avons évoqué, des rideaux de feutre motorisés permettent de former un espace supplémentaire, pris sur les parties communes.

Les modules au sens strict se composent d’une chambre avec salle de bains privative, un grand dressing et des toilettes.

Le sous-sol a été aménagé avec un bassin chaud de 3 x 4 mètres et sa grande douche attenante. L’enjeu écologique de la maison est également présent ici, à travers le pavement qui entoure le bassin. En effet, il s’agit d’un réemploi des ardoises du toit, remplacées quant à elles par des tavaillons en red cedar (une sorte de bardeaux en bois fendu). Les ardoises anciennes étaient trop poreuses pour rester sur la toiture. Cette démarche de récupération des matériaux de la ferme d’origine a d’ailleurs été généralisée. Ainsi les anciens bardages d’extérieur ont-ils été récupérés pour habiller l’intérieur de la toiture.

Cette maison, souhaitée comme une réinterprétation contemporaine des modes de vie ancestraux, offre un tel confort intérieur que ceux qui l’ont occupée disent y avoir passé un moment inoubliable. « On vit dans les alcôves comme dans sa maison et lorsque l’on en sort, on se sent dans les pièces communes comme à l’extérieur. Le risque de cette maison est finalement d’avoir du mal à en sortir », plaisante Jérémie Koempgen.

Ceux qui ont la chance d’avoir fait cette expérience ne sont pas les seuls à avoir adhéré au concept novateur. La villa solaire vient d’être honorée par le prix « Architecture & Patrimoine » MPF - René Fontaine, récompensant des projets d’architecture contemporaine respectueux de l’environnement.

Agnès Carpentier pour Houzz

Article précédemment publié sur Houzz

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